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Libye : la Turquie transforme un vote en levier maritime

La Turquie obtient la ratification du mémorandum maritime libyen, un levier juridique face à la Grèce, Chypre et l'Égypte, mais sans gains énergétiques immédiat

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Longtemps bloqué à l'Est, le mémorandum maritime turco-libyen a fini par être ratifié à Benghazi. Ankara y gagne un argument juridique de poids face à la Grèce, Chypre et l'Égypte, mais pas encore de barils. Reste à savoir ce que cette victoire diplomatique pèsera sur le terrain.

Un blocage de sept ans levé en deux semaines

Le 20 octobre, le parlement de l'Est libyen a validé à l'unanimité un texte qu'il avait rejeté en 2020. Les deux camps libyens reconnaissent désormais une frontière maritime qui passe entre la Crète et Chypre. Les îles grecques concernées se retrouvent sans plateau continental ni zone économique exclusive au-delà de leurs eaux territoriales.

Le déclic est politique. Le 6 octobre, les députés ont évincé Aguila Saleh, proche du Caire, qui présidait l'assemblée depuis douze ans et refusait de soumettre le mémorandum au vote. Son successeur, Al-Salhin Abdelnabi al-Obeidi, dirigeait la commission d'amitié libyo-turque. En juillet, Ankara avait déjà conclu avec l'Armée nationale libyenne un accord sur les installations militaires, la surveillance et la formation.

Une ratification qui sert de gage

La clé se trouve dans la course à la présidence d'une Libye réunifiée. Saddam Haftar vise ce poste, et le plan américain de fusion des gouvernements le placerait à la tête du Conseil présidentiel, Abdulhamid Dbeibah restant Premier ministre à Tripoli. Or Ankara n'a pas pris d'engagement sur ce plan, et ses troupes dans l'ouest du pays lui donnent les moyens de le faire échouer.

Pour plusieurs analystes, dont Jalel Harchaoui et Tarek Megerisi, le vote vise donc à s'attirer les faveurs turques. Tout gouvernement unifié héritera du texte, alors que la Turquie ne s'est publiquement engagée à rien en retour. Claudia Gazzini rappelle toutefois qu'un appui turc à Saddam Haftar n'est pas garanti.

Un levier juridique, pas encore énergétique

Le 26 octobre, la Grèce, Chypre, l'Égypte, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l'Union européenne ont exprimé leur inquiétude dans une déclaration commune. Le secrétaire général de l'ONU a jugé que les arrangements maritimes incompatibles avec la Convention sur le droit de la mer ne devaient pas être reconnus. Recep Tayyip Erdogan a répondu que ces objections n'avaient « aucune base légitime », la Turquie n'étant pas partie à la Convention.

Sur le plan commercial, l'effet reste mince. La compagnie turque TPAO détient 40 % du bloc O7, à environ 140 kilomètres au nord-ouest de Benghazi, avec Repsol comme opérateur. Chevron détient quatre blocs grecs au sud de la Crète, que le ministère turc de la Défense dit ne pas affecter directement son plateau continental. Claudia Gazzini n'attend aucun investissement des majors dans les eaux contestées. Ce que la Turquie obtient, c'est un fondement pour contester tout projet franchissant la ligne. Le think tank SETA situe le point de friction à l'est du 26e degré de longitude, où un déploiement naval turc pourrait être déclenché.

Les limites de la manœuvre

L'Égypte perd de son influence à l'Est, mais elle réagit. Elle prépare un dossier juridique et a convenu avec Athènes, le 26 octobre, d'avancer sur l'extension vers Chypre de leur frontière maritime de 2020. Ankara se dit prête à discuter. Elle cherche par ailleurs un accord similaire avec Damas, alors que Chypre a signé des délimitations avec l'Égypte (2003), Israël (2010) et le Liban (novembre 2025), mais pas avec la Syrie.

Ce qu'il faut retenir

La Turquie a gagné un statut de passage obligé plus qu'une ressource. Son avantage durera si le plan américain d'unification aboutit et si ses contradicteurs ne parviennent pas à lui opposer une construction juridique concurrente. D'ici là, le risque principal est celui d'un incident naval.

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