Énergie : l'Europe face à un risque d'approvisionnement qui se joue sur le physique
Attaques maritimes, réserves britanniques en baisse de 14 % et prime du physique : comment les tensions énergétiques menacent l'approvisionnement européen.
Un marché qui paie le risque de livraison
Le contraste entre les cotations est révélateur. Les contrats à terme sur le Brent ont dépassé 110 dollars le baril cette semaine (110,85 dollars, en hausse de 1,9 %) avant de retomber vers 109 dollars. Les prix spot relevés sur la même période racontent autre chose : le Brent physique cotait 130,03 dollars le 9 octobre, 126,55 dollars le 14, puis 115,22 dollars le 20 octobre, soit un recul de 11,4 % en onze jours.
Dans le même temps, le WTI spot est passé de 98,73 à 107,89 dollars (+9,3 %). L'écart entre les deux références s'est ainsi effondré, de 31,30 à 7,33 dollars le baril. Les niveaux spot sont nettement supérieurs aux niveaux à terme, ce que le dossier n'explique pas directement. Il est toutefois cohérent avec le diagnostic de BMI : une courbe à terme fortement en backwardation et des primes de l'actif physique sur le papier qui signalent une tension persistante sur les barils réellement livrables.
Les couloirs maritimes, point faible de la chaîne
Le moteur de cette tension est logistique. Au moins 18 attaques de navires ont été recensées en deux semaines, et les analystes de LSEG observent que celles attribuées à l'Iran débordent du détroit d'Ormuz vers le golfe d'Oman, menaçant cargaisons et transferts de navire à navire qui soutiennent les opérations de chargement. Pour les acheteurs européens, la conséquence passe par le fret, l'assurance et les délais de livraison, bien avant une éventuelle baisse de volume.
Le risque dépasse l'Iran. Les forces houthies revendiquent des attaques contre une installation de Saudi Aramco à Yanbu, le champ de Shaybah et des aéroports saoudiens. L'Égypte a de son côté autorisé le président Sisi à soutenir l'Arabie saoudite, car la progression houthie menace le détroit de Bab el-Mandeb, porte méridionale de la mer Rouge et du canal de Suez. Un couloir déjà exposé au sud et au golfe d'Oman fragilise donc deux routes majeures vers l'Europe.
Le calendrier diplomatique entretient cette prime de risque. BMI ne table plus sur un accord entre les États-Unis et l'Iran au troisième trimestre mais au premier trimestre 2027 et a relevé sa prévision de Brent à 93 dollars le baril (contre 83) pour 2026, et à 81 dollars (contre 71) pour 2027.
La mer du Nord ne compense plus
L'Europe ne peut pas s'appuyer sur ses propres gisements. Selon le rapport de la North Sea Transition Authority publié le 23 octobre, les réserves britanniques « 2P » ont reculé de 2,9 à 2,5 milliards de barils équivalent pétrole en 2025, soit près de 14 %. Le Royaume-Uni a produit environ 380 millions de barils équivalent pétrole pour seulement 40 millions ajoutés par les réévaluations, soit un taux de remplacement de 10 %. Aucun nouveau plan de développement n'a été approuvé et aucun puits d'exploration n'a été foré.
Les ressources contingentes progressent (6,5 milliards contre 6,2), mais leur conversion dépend d'investissements, d'autorisations et de conditions de marché. Les industriels réagissent : Equinor et Aker BP s'associent pour développer des réservoirs compacts, difficiles à extraire, sur le plateau norvégien. Ces projets prolongent la production mais ne répondent pas à une tension immédiate.
Les alternatives, un pari à long terme
Le parlement algérien a autorisé l'envoi de soldats au Niger, une première depuis 1973, pour protéger des investissements de Sonatrach, notamment le champ pétrolier de Kafra, dont les ressources dépassent 2,5 milliards de barils, à environ 85 kilomètres de la frontière algérienne. Alger et Niamey veulent aussi poursuivre le projet de gazoduc transsaharien reliant le Nigeria à l'Europe par le Niger et l'Algérie. L'option reste à ce stade un projet. Sa sécurisation militaire montre l'importance stratégique de ces corridors terrestres mais ne livre aucun molécule supplémentaire à court terme.
Côté gaz, la situation est contrastée. Le Henry Hub américain est resté dans une plage étroite de 3,10 à 3,30 dollars par million de BTU entre le 9 et le 20 octobre, avec 3,10 dollars le 20 octobre. La tension se concentre donc sur le marché européen, où le gaz a augmenté sur fond de craintes pour l'approvisionnement hivernal. Le dossier ne contient toutefois aucun niveau de prix ni de stocks pour l'Europe, ce qui empêche de mesurer l'ampleur du phénomène.
Ce qui nuance le diagnostic
Plusieurs éléments invitent à la prudence. L'offre du Golfe continue d'augmenter, les importations asiatiques de brut remontent, et le déficit du marché pétrolier s'est considérablement réduit, selon BMI. Le Brent est revenu de ses sommets de 110 dollars de septembre et le positionnement des investisseurs est devenu plus baissier. Les variations de prix reflètent l'exposition à des perturbations potentielles, pas une réduction confirmée de la production mondiale. Les stocks de brut américains, en baisse de 3,06 millions de barils à 412,5 millions selon l'EIA, restent un soutien mais l'estimation préliminaire de l'industrie (4,9 millions) était plus élevée, rappel que ces données sont révisables.
Une vulnérabilité de routes plus que de volumes
Que peut-on raisonnablement conclure ? Le risque pour l'Europe tient à la conjonction de trois facteurs : des routes d'importation harcelées, une production régionale qui ne se renouvelle pas et des alternatives qui demandent des années. Le dossier ne permet pas de chiffrer l'impact sur les entreprises européennes, faute de données sur les volumes importés, les prix du gaz régional ou les coûts de fret. L'indicateur à surveiller dans les prochaines semaines est l'évolution de la prime du physique sur le papier, plus révélatrice que le seul cours du Brent à terme.
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